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Benjamin R. Barber.
Les nations devront abandonner une partie de leur souveraineté.
Penseur de la mondialisation, universitaire engagé et auteur du livre prémonitoire « Djihad versus McWorld », Benjamin R.
Barber revient sur les leçons du 11 Septembre 2001.
WEST STOCKBRIDGE (Massachusetts), reportage de notre envoyé spécial.

C’est un Américain comme on n’en fait plus, un renaissance man (un humaniste), comme on dit aux Etats-Unis, élevé à  New York, familier de l’Europe, à  l’aise, comme un poisson dans l’eau, des deux côtés de l’Atlantique. Le 11 Septembre 2001 a propulsé sur la liste des best-sellers américains son livre, Djihad versus McWorld (1), publié pour la première fois en 1995, et traduit depuis en une douzaine de langues. Benjamin R. Barber, 63 ans, semble né sous une bonne étoile. Jamais en retard d’une idée, toujours apte à  capter les tendances pour rebondir sur les contradictions du monde. Dans sa résidence secondaire de West Stockbridge, à  deux heures de route de New York, au milieu d’une nature luxuriante, peuplée d’arbres et d’oiseaux, l’universitaire, le militant de la démocratie, l’écrivain, recharge ses batteries, entouré de sa femme Leah et de leur fille Cornelia.

Dans sa vision dialectique du monde, mondialisation coexiste avec repli identitaire

Comme tout un chacun, la tragédie du World Trade Center l’a pris par surprise. C’était un sacré coup de semonce, quatre jours après son retour à  New York, après trente-deux ans dans le New Jersey. Mais il y a trouvé une nouvelle justification de sa vision dialectique du monde où mondialisation coexiste avec repli identitaire. Le fond de sa pensée ? McWorld a provoqué la naissance de Djihad. Djihad se nourrit de McWorld. Plus ils se combattent, plus ils se fortifient. Au bout du compte, tous les deux mettent la démocratie en danger. « Au début, raconte Benjamin R. Barber, je n’ai pas du tout associé l’événement à  mon travail. Mais au bout de trois jours, mon téléphone a commencé à  sonner. On me demandait de commenter la collision entre Djihad et McWorld. En une semaine, mon livre est devenu un best-seller et j’étais submergé de demandes d’interviews. Tout ça parce que les Américains cherchaient des explications, et aussi à  cause du titre, du fait que c’était vu comme un ouvrage prémonitoire, une prédiction. Je me suis vu projeté de ma position d’observateur extérieur dans celle de quelqu’un qui a une réponse à  donner. C’était très thérapeutique, j’avais une mission, un rôle, celui d’aider l’Amérique à  comprendre ce qui était arrivé. Une des grandes difficultés pour les Américains, au lendemain du 11 Septemberembre, c’était le sentiment d’avoir à  observer de l’extérieur, impuissants, sans pouvoir faire quoi que ce soit. A cette époque, il y a eu une grande vague de bonne volonté, les gens voulaient apporter leur contribution, faire quelque chose. Malheureusement, l’administration n’a pas su y répondre. Bush a dit aux Américains : si vous voulez aider, allez faire des achats. L’idée était d’encourager un retour à  la normale, mais ce n’était pas très stimulant pour inciter les gens à  s’engager. Dans mon cas, j’ai eu la chance de pouvoir répondre à  la tragédie d’une façon positive, créative et utile. » Il cherche à  mener de front enseignement, engagement politique, théâtre et littérature

On ne se refait pas. Benjamin R. Barber s’est toujours vu comme une personne publique, ouverte à  tous les courants. Jamais en universitaire, isolé dans sa tour d’ivoire et fréquentant les colloques de spécialistes. Son père, Philip W. Barber, dirigeait un théâtre à  New York. Sa mère, Doris Frankel, écrivait des pièces de théâtre pour Broadway et des feuilletons pour la radio et la télévision. « Etudiant, au début des années 1960, je me suis engagé dans le théâtre et la politique. En entrant plus tard dans la carrière universitaire, je croyais trouver un monde d’intellectuels. J’ai découvert des spécialistes à  l’esprit étroit dont beaucoup étaient là  parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix. Alors j’ai cherché à  mener de front l’enseignement, l’engagement politique, le théâtre et la littérature. Aujourd’hui, j’ai en chantier deux essais et un roman. J’enseigne à  l’université de Maryland et j’anime à  partir de New York une série de projets pour le développement de la société civile mondiale, sur la démocratie transnationale et la citoyenneté. L’important est de rester cohérent. Le point commun de toutes ces activités, ce sont les mots. Tout ce que je fais en tant qu’universitaire, personne publique ou écrivain, c’est d’utiliser ma capacité à  parler, à  écrire et à  convaincre. » Auteur de 13 livres à  succès, cet enseignant

a été consultant informel de Bill Clinton

Mais les mots sont obsolètes. Benjamin R. Barber cherche un nouveau langage, une nouvelle philosophie politique adaptée au nouveau monde de l’interdépendance écologique, technologique et économique. Peu importe si Michael Novak lui reproche dans le Wall Street Journal ses simplifications et ses généralisations abusives. Bateleur enthousiaste, il enchaîne les concepts avec brio, avide de débattre et d’argumenter, magnifié par la critique. Treize livres à  son actif dont un roman, plusieurs pièces de théâtre et un livret d’opéra, il collectionne les bourses, les honneurs et les prix. Titulaire de la chaire de civilisation américaine à  l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, en 1991-1992, ce boulimique insatiable a même reçu cette année les Palmes académiques…

En réalité, c’est au début du mois de janvier 1995 que Benjamin R. Barber pense avoir touché son Graal, quand il se rend à  Camp David à  l’invitation de Bill Clinton. Le voilà  intronisé conseiller du « prince », consultant informel du président. Quelques mois plus tard, il croit avoir ses chances pour la présidence du National Endowment for the Humanities, un organisme public fédéral qui gère des subventions dans le secteur éducatif. Pas totalement dupe, il raconte avec humour dans son dernier livre (2) cette expérience à  moitié concluante dans les coulisses du pouvoir, au service intermittent d’un président « étonnant et décevant ».

Il a puisé une grande partie de son inspiration

de philosophie politique en Europe

En Europe, où il commence en 1956 ses études universitaires, Benjamin R. Barber a puisé une partie de son inspiration. Au collège Albert-Schweitzer, à  Churwalden en Suisse, « un petit village du canton des Grisons avec une population de 400 fermiers et de 800 vaches », il passe un an à  étudier la théologie et la philosophie morale. L’année suivante, il poursuit son périple à  la London School of Economics où il suit des cours de philosphie politique. « Mon idéal de vie intellectuelle vient de l’Europe. Machiavel, Rousseau et Voltaire ont tous écrit des pièces de théâtre et des romans. Pendant mon séjour en Europe, j’ai découvert une tradition d’intellectuels engagés à  travers des personnalités comme Malraux, Sartre ou Camus en France, Gunter Grass en Allemagne et Max Frisch en Suisse. » En Europe encore, Benjamin R. Barber se forge durablement quelques certitudes. En Suisse, il découvre qu’une Constitution démocratique ne vaut que par son adaptation à  la culture nationale. Plus tard, à  Harvard, il consacre sa thèse de doctorat à  une critique du livre de Karl Popper, The Open Society and its Enemies (La Société ouverte et ses ennemis). Le philosophe britannique y affirme que seules les sociétés libérales anglaise et américaine remplissaient les conditions d’un développement de la démocratie. « Mon expérience suisse m’a montré que ce n’était pas vrai, affirme Benjamin R. Barber, et qu’il existait des solutions de rechange viables au modèle anglo-américain. »

Entre ouverture et repliement, les Américains n’ont pas tranché nettement Une fois n’est pas coutume. Cette année à  Tanglewood, la résidence d’été du Boston Symphony Orchestra, repaire des libéraux bon teint de la côte est, on a organisé un feu d’artifice pour le 4 juillet, jour de la fête nationale. Habitué des lieux, Benjamin Barber a apprécié. « Etre Américain cette année, c’est très spécial. Ce patriotisme signifie que nous sommes fiers d’être une société ouverte et multiculturelle. » Un an après, Benjamin Barber insiste sur ce qui est à  ses yeux la leçon fondamentale du 11 Septemberembre. « Cette tragédie a donné à  l’Amérique deux possibilités contraires. Soit elle reconnaît qu’elle fait partie d’un monde interdépendant qu’elle ne peut contrôler qu’à  travers la coopération et le partenariat. Soit elle se replie sur elle-même, joue au commando solitaire et au cow-boy, en envoyant son armée et ses armes tuer les méchants et ériger un mur autour de nous. Ces deux tendances coexistent dans le pays et au sein de l’administration, et le débat n’est pas clos. » Un an après le 11 Septemberembre, les Américains continuent à  s’interroger. Pourquoi nous haïssent-ils ? Qu’avons-nous fait de mal ? « Bush dit que c’est l’axe du mal et que les terroristes haïssent notre démocratie et notre liberté. Je dis qu’il y a deux millions de familles américaines qui refusent d’envoyer leurs enfants à  l’école publique parce qu’ils sont excédés par la culture qu’on y trouve. Beaucoup de gens dans le monde ressentent la même ambivalence qu’eux à  l’égard de la culture américaine. Ils apprécient l’ouverture et la liberté de notre société mais ils la trouvent également vulgaire, violente, matérialiste et cupide. Dans le tiers monde, particulièrement dans le monde musulman, au Caire, à  Damas ou Ramallah, les gens veulent participer aux bénéfices de la mondialisation. En même temps, ils ont peur d’y perdre leurs valeurs et de corrompre leur religion. Cela n’explique pas le terrorisme mais cela crée un contexte favorable. »

Pour cet intellectuel qui se déclare « déiste », Rousseau est la référence ultime

Pour Benjamin Barber, le matérialisme séculier agressif offert dans les médias, le cinéma, la publicité et sur Internet ne représente pas la société américaine réelle. « Les religieux se sentent marginalisés et ils manquent d’espace pour pratiquer leur religion dans une société matérialiste et séculière. C’est le souci commun des islamistes et des chrétiens fondamentalistes. » Né d’un père méthodiste et d’une mère d’origine juive venant d’une famille assimilée depuis quatre générations, Benjamin Barber se déclare sans confession. « Je me sens déiste à  la Rousseau. Je crois qu’un univers qui produit des vies humaines, une intelligence et une moralité humaine reflète un objectif moral et une architecture qui n’est pas le simple fruit du hasard. »

Rousseau, la référence ultime. Benjamin R. Barber revient au Contrat social comme à  une formule magique. « La seule façon pour les Etats-Unis d’utiliser leur hyperpuissance, c’est de la partager. C’est la formule du contrat social de Hobbes et Rousseau. Ce qui est requis aujourd’hui de la part des nations, c’est d’abandonner une partie de leur souveraineté et de mettre en commun leur puissance pour protéger leurs libertés. L’illusion américaine, c’est celle d’un état de nature où les individus pensent qu’ils s’en tireront mieux tous seuls. Nous défendrons notre souveraineté en la partageant. A long terme, c’est la seule défense réelle contre le terrorisme, l’anarchie et l’injustice ». L’Amérique trouvera-t-elle des leaders, des citoyens et une idéologie pour mettre en oeuvre ce « nouveau contrat social mondial » ou persistera-t-elle « dans la folie de son individualisme radical et anarchiste » ? Récemment traité de « lumière universitaire » dans le New York Times, Benjamin Barber se pose la question tous les jours. « Le monde a déjà  reconnu qu’il avait besoin de l’Amérique. L’Amérique doit reconnaître qu’elle a besoin du monde. Le grand combat politique aux Etats-Unis, c’est de persuader les Américains ordinaires qu’ils doivent élire un gouvernement qui agira dans ce sens. » François d’ALANËON

(1) Djihad versus McWorld, Hachette Littératures, 2001. 300 p., 7,60 E. (2) The Truth of Power, Norton, 2001. 320 p.

Coups de coeur :

Churwalden et Washington Square

« Les montagnes de Churwalden, dans le canton des Grisons (Suisse), représentent pour moi la beauté, près du ciel et près de Dieu. Washington Square, au centre du vieux New York où j’ai grandi, c’est le centre d’une ville cosmopolite, phare de la civilisation. Ces deux endroits ne font qu’un dans mon coeur. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. »

« Ma sagesse américaine, forgée par l’expérience américaine de démocratie forte, est que notre avenir commun _ Parisiens et New-Yorkais, Européens et Américains _ ne dépend pas d’« eux » et de ce qu’« ils » font mais de nous et de ce que nous faisons.

La force de la démocratie ne réside pas dans ses leaders, dans Chirac, Bush, Poutine ou Mbeki, mais dans ses citoyens. Ceux qui restent passifs, à  attendre la venue des héros, doivent se souvenir des mots de ce vieux gospel américain : « Nous sommes ceux que nous avons attendus. »

Aaron Copland

« Ce compositeur américain mort en 1990 travaillait dans la tradition européenne, tout en incorporant la danse et la musique populaire américaine. Parmi ses nombreux ballets, concertos et symphonies, j’apprécie particulièrement Appalachian Spring (Printemps dans les Appalaches), un grand poème symphonique. »

« Les Confessions », de Jean-Jacques Rousseau

« Cet ouvrage combine le personnel et le public, le confessionnel et le politique. Je l’ai lu très jeune et il parle à  ma propre condition d’intellectuel engagé et aliéné, ce sentiment de rester toujours un outsider. Dois-je rappeler aux Français que Jean-Jacques Rousseau était suisse et qu’il était, lui aussi, un outsider à  Paris ? »

Hans Maeder

« Mon mentor le plus important, un internationaliste qui croyait en un système éducatif universel. Socialiste allemand, il avait fui les nazis avant d’émigrer aux Etats-Unis où il fut interné dans un camp sous prétexte qu’il était allemand. En 1949, il a fondé l’école secondaire de Stockbridge où mon père m’a inscrit à  l’âge de 12 ans. Noirs, juifs, Arabes ou Blancs étudiaient ensemble sous le drapeau de l’ONU. »